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JUN
04
2026
Spain
Sans sursaut immédiat, l’Europe décrochera de la grande vague de l’intelligence artificielle
L’Europe est-elle en train de rater le train de l’intelligence artificielle ? Alors que les Etats-Unis et l’Asie investissent des centaines de milliards dans leurs infrastructures numériques, le Vieux Continent reste entravé par un cadre réglementaire conçu pour une autre époque, estime Marco Patuano, PDG de Cellnex.
Cette semaine, nous avons participé à Choose France comme l’un des principauxinvestisseurs du pays, dans un contexte où l’Europe joue son destin numérique. Les infrastructures de télécommunications ne relèvent plus du débat technique : elles sontdevenues une urgence politique, économique et sociale. Sans sursaut immédiat, lecontinent décrochera de la grande vague de transformation mondiale, celle del’intelligence artificielle.
L’IA n’est pas une innovation incrémentale de plus.
C’est une rupture structurelle, quibouleverse l’industrie, le travail et la sécurité à une vitesse sans précédent.Contrairement aux cycles passés, le défi n’est pas d’inventer de nouveaux réseaux : lafibre, la 5G standalone, les centres de données et les systèmes énergétiques sontmatures. Ce qui manque à l’Europe, ce sont les investissements pour donner à sesréseaux l’envergure, la couverture et la densité nécessaires.
L’Europe prisonnière
Croire que l’impact se fera sentir dans plusieurs décennies est une illusion : il se joueradans les prochaines années. La robotique progresse à un rythme inédit, les semi-conducteurs sont repensés pour l’IA, les dépenses mondiales de R&D explosent. Lesinvestissements liés à l’IA atteignent des niveaux plusieurs fois supérieurs à ceux descycles précédents.
D’autres régions l’ont compris. L’Asie de l’Est est prête. Les Etats-Unis mobilisent descentaines de milliards de dollars pour moderniser leur réseau numérique sur cinq à septans. L’Europe, elle, reste prisonnière d’un cadre réglementaire conçu pour une autreépoque.
Cette situation n’est pas le fruit du hasard. Depuis vingt-cinq ans, la régulationeuropéenne a (légitimement) privilégié l’accessibilité et l’accès. Les résultats sont là :services numériques généralisés, prix en baisse, adoption en progression. Cet acquis estprécieux. Mais le contexte a changé.
Le défi n’est plus l’accès : c’est l’attraction des capitaux.
Un cadre pensé pourl’accessibilité financière à court terme freine désormais les ambitions de long terme. Lafragmentation des marchés accroît le risque et décourage l’investissement. Il en résulteun écart structurel grandissant entre l’Europe et le reste du monde. Un cadreexplicitement favorable à l’investissement n’est plus une option : c’est une nécessitévitale.
Les opérateurs d’infrastructures, des acteurs clefs
Dans cette équation, les opérateurs d’infrastructures jouent un rôle central. TowerCos,opérateurs de fibre, exploitants de centres de données : ces acteurs sont trop souventcaricaturés en simples intermédiaires financiers, voire en coûts à comprimer. Cette visionest erronée et contre-productive.
Infrastructures passives, réseaux actifs et services numériques sont des maillons distinctsde la chaîne de valeur, avec leurs propres cycles technologiques, besoins en capitaux etprofils de risque. Les actifs d’infrastructure ont une longue durée de vie. Ils exigent descapitaux patients, des rendements prévisibles, des contrats stables.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2016 et 2025, des entreprises comme Cellnexont redirigé près de 45 milliards d’euros de capitaux privés vers les opérateurs mobileseuropéens. Ces ressources leur ont permis d’assainir leurs bilans, d’investir dans la fibreet la 5G, de rester compétitifs dans des marchés déflationnistes. Sans un euro d’argentpublic.
L’Europe doit mobiliser des centaines de milliards supplémentaires. Les budgets publicsseuls ne peuvent y répondre. Les capitaux mondiaux dédiés aux infrastructures peuventprendre le relais, à une condition : disposer d’un marché sûr et prévisible.
La confiance, c’est la sécurité juridique, le respect des contrats, la stabilité réglementaire.L’Etat de droit n’est pas un principe abstrait : c’est un signal d’investissement. Quand cesignal s’affaiblit, les capitaux se détournent. Et sans capitaux, l’ambition numériqueeuropéenne restera lettre morte.
Soyons clairs : les opérateurs d’infrastructures ne sont pas des propriétaires passifsrécoltant les fruits du passé. Ce sont des partenaires technologiques et industriels quirationalisent les activités non essentielles de leurs clients, améliorent l’efficacité etrenforcent la résilience des réseaux. Cellnex continue d’investir chaque année plusieursmilliards d’euros dans de nouveaux sites, la fibre de backhaul, les capacités edge, lamodernisation énergétique et la densification qu’imposent la 5G standalone et l’ère del’IA.
L’inaction aurait un prix élevé
Les bénéfices d’un sursaut seraient considérables. Les citoyens européens accéderaient àdes infrastructures comparables à celles des autres grandes puissances. Les jeunesgénérations retrouveraient des perspectives ; les talents resteraient ou reviendraient ; lesécosystèmes d’innovation se consolideraient.
À l’inverse, l’inaction aurait un prix élevé. Sans infrastructures de pointe, la productivités’éroderait, les industries délocaliseraient, et les travailleurs européens risqueraientd’être cantonnés aux maillons à faible valeur ajoutée des chaînes mondiales.
L’autonomie stratégique du continent dépend, plus que jamais, de l’investissement dansles télécommunications. Défense, sécurité, interventions d’urgence reposent sur desréseaux solides. Au fond, ce sont les valeurs européennes qui sont en jeu : ouverture,inclusion, gouvernance démocratique dépendent de notre capacité numérique.
Prendre la parole ainsi n’est pas un plaidoyer en faveur des entreprises. C’est un appel auréalisme. La prochaine décennie déterminera la place de l’Europe dans le monde. Les opérateurs d’infrastructures sont prêts à tenir leur rôle.
C’est le moment d’agir.
Marco Patuano est le PDG de Cellnex.